La chronique d’Audrey Van Ouytsel, docteur en Sociologie : «Chandler ne meurt jamais»

La nouvelle tombe tel un couperet en ce gris dimanche d’automne: Matthew Perry, l’inoubliable et charismatique Chandler Bing de «Friends» n’est plus de ce monde.

Choc. Confusion. Désespoir. L’acteur de 54 ans a rendu l’âme dans son jacuzzi. En prenant connaissance de cette nouvelle, Laura s’est littéralement effondrée et a passé sa journée au lit à vider des boîtes de Kleenex. Elle voit défiler en boucle les phases de sa vie ponctuées par la célèbre sitcom. Elle n’arrive pas à croire que son idole, dont elle a suivi les péripéties pendant 236 épisodes, et qui a accompagné son entrée à l’université en lui insufflant le goût de la colocation, n’est plus de ce monde. «Je me sentais si proche de lui»: j’anticipais souvent ses répliques tant son personnage m’inspirait et tant je me sentais connectée à lui. Vivre le deuil d’une personne célèbre que l’on n’a pas connue personnellement relève du deuil parasocial. Cette détresse que l’on ressent suite au décès d’une célébrité qui occupait une place essentielle dans notre quotidien comporte des caractéristiques similaires à celui du deuil réel.

Ces figures médiatiques mythiques vont partager une partie de notre quotidien: souvent on a attribué à notre idole une place vacante dans nos coeurs à un moment charnière ou difficile de notre existence, pour compenser un petit manque de quelque chose. Si le deuil parasocial peut effectivement se produire avec les successions de phase de déni, de colère, de marchandage, de dépression et d’acceptation, le processus de deuil est toutefois plus léger à vivre qu’un processus de deuil réel.

Dans un deuil réel, nous avons créé un lien avec le proche, et ce dernier repose sur la proximité physique, le temps passé avec lui ainsi que sur base des interactions réelles construites avec lui. Dans le deuil parasocial, on parlera davantage d’une proximité virtuelle. Même si l’une des dérives de la société actuelle réside dans sa capacité à induire une confusion de plus en plus fréquente entre le réel et le virtuel des médias sociaux qui nous font «exister». On a de plus en plus l’impression de connaître personnellement les célébrités et donc, on s’y attache plus. Le deuil périsocial transforme l’espace public en espace d’expression et de ritualisation du deuil: des milliers de photos, de vidéos de l’acteur déferlent sur la toile. Perdre une idole, c’est perdre une partie de soi, car nous avons projeté nos valeurs et notre amour sur cette personne avec laquelle on imagine partager tant de choses.

Les fans de «Friends» auront à vivre le deuil de Chandler Bing et les proches de l’artiste vivront le deuil de Matthew Perry, en gardant d’abord de lui le souvenir d’un phénix, qui renaquit de ses cendres à maintes reprises et affronta ses terribles démons. À tout moment, Laura pourra avoir accès à la mémoire de Chandler Bing en revisionnant un épisode de «Friends», ou en consultant les milliards d’archives le concernant. Chandler ne meurt jamais.